"Où atterrir ?" Comment s’orienter en politique ? Bruno Latour


 


"Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ?"
Par Bruno Latour



Un petit livre par le nombre de pages et le format, mais dense, riche, grand par le contenu.


Livre dérangeant, qui secoue les idées, impertinent mais combien fertile en propositions.


Livre récit, fiction et cri et non théorie construite et analyse rigoureuse. Comment une fiction peut-elle nous apporter un angle de vue intéressant ?


Livre qui nous présente une forme de synthèse de la longue, déjà très longue réflexion de Bruno Latour concernant les défis de notre époque, la question dite « écologique » et notre perte d’orientation commune.


 


Un récit de « politique-fiction » !


L’auteur nous propose une « hypothèse de science politique – disons plutôt de politique-fiction ». Quel récit permettrait de relier trois phénomènes, à savoir : la dérégulation liée à la « globalisation », l’explosion vertigineuse des inégalités et le nouveau régime climatique, ou plutôt sa négation ? Pour Bruno Latour, « nouveau régime climatique » signifie bien plus que le réchauffement climatique et couvre d’une manière générale les rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence.


Pour lui, l’élection de Trump éclaire le débat, tout se présente actuellement comme si une très petite partie de l’humanité (les classes dirigeantes / les élites / les riches) « était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. »


« L’hypothèse est que l’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation. Sans cette idée que nous sommes entrés dans un Nouveau Régime Climatique, on ne peut comprendre ni l’explosion des inégalités, ni l’étendue des dérégulations, ni la critique de la mondialisation, ni, surtout, le désir panique de revenir aux anciennes protections de l’État national — ce qu’on appelle, bien à tort, la « montée du populisme ».



Mondialisation !


Ceci rejoint les thèses déjà défendues au sein du mouvement de la critique du développement et de la « décroissance » : notre mode de vie n’est ni soutenable, ni généralisable. La Grande Promesse s’est effondrée, l’axe du Progrès est grippé, le discours des « modernes » est à l’agonie. « Le meilleur des mondes est devenu le pire » : « il n’y a pas de Terre qui soit de taille à contenir son idéal de progrès, d’émancipation et de développement ».


Dans le projet de modernisation, chacun trouvait sa place, un vecteur allait du « local-à -moderniser » au « global-de-la-modernisation ». Il fallait abandonner les anciens attachements pour nous diriger vers le Global. « La flèche du temps allait quelque part. »


L’auteur nous propose de distinguer la « mondialisation-plus » de la « mondialisation-moins ».


« Passer d’un point de vue local à un point de vue global ou mondial, cela devrait signifier qu’on multiplie les points de vue, qu’on enregistre un plus grand nombre de variétés, que l’on prend en compte un plus grand nombre d’êtres, de cultures, de phénomènes, d’organismes et de gens. Or il semble que l’on entende aujourd’hui par mondialiser l’exact contraire d’un tel accroissement. On veut dire par là qu’une seule vision, tout à fait provinciale, proposée par quelques personnes, représentant un tout petit nombre d’intérêts, limitée à quelques instruments de mesure, à quelques standards et formulaires, s’est imposée à tous et répandue partout. »


Cette mondialisation-moins, qui homogéinise et que certains appellent globalisation, a comme cri de guerre « Modernisez-vous ! » et toute résistance est dénoncée comme régressive.


Mais le Local aura également des aspects différents suivant qu’il s’agisse de l’espoir d’un retour à un passé dépassé (qui arrêterait par exemple la pollution à la frontière d’un état) et d’une identité assurée ou le refus « de troquer sa province pour une autre – Wall Steet, Pékin ou Bruxelles – encore plus étroite et surtout infiniment éloignée et par conséquent, beaucoup plus indifférente aux intérêts locaux. »


 


« La flèche du temps allait quelque part. »


Le mouvement vers le Globe dessinait les horizons scientifique, économique, moral et politique : la flèche du temps était lancée vers un avenir plein de promesses, synonyme de richesse et d’émancipation. Il y avait bien quelques récalcitrants, archaïques, vaincus et colonisés, considérés comme réactionnaires. Les positions Gauche et Droite, bien qu’en désaccord quant à la vitesse de déplacement, à la redistribution ou aux mœurs, se situaient sur le même vecteur : du Local-à-moderniser au Global-de-la-modernisation !
 


Plus de direction, plus de sol !


Mais avec la Mondialisation-moins et le Nouveau Régime Climatique, le sol se dérobe sous nos pieds … où atterrir ? L’ancien Local est devenu aussi impossible que le nouveau Global !


Bruno Latour propose alors cette métaphore de l’avion qui ne pourrait plus atterrir à son lieu de destination (ce global de la modernisation) mais ne pourrait pas plus retourner à sa piste d’envol : l’ancien local a disparu, les anciennes frontières sont devenues obsolètes … !


Comment dès lors se diriger ? Comment nommer un nouvel attracteur ? Où atterrir ?


Comment dessiner un plan de survie ? Comment maintenir plusieurs mondes, plusieurs façons d’appartenir au monde ?


L’auteur nous propose un basculement de l’axe Local – Global vers un axe à 90° : celui du Terrestre et du « Grand Dehors » ou de l’extrème Moderne. « L’écologie n’est pas le nom d’un parti, ni même d’un type de préoccupation, mais celui d’un appel à changer de direction : « Vers le Terrestre. »


L’environnement n’est plus le décor de nos politiques, la Terre, que Latour nomme Gaïa pour en indiquer la puissance, est devenue acteur à part entière. Le partage de ce souci pour notre Terre (la vie, nos conditions d’existence, c’est-à-dire l’écologie) doit constituer le ferment de nos nouvelles alliances. De la préoccupation sociale nous devons passer à la préoccupation « géo-sociale ». Cette proposition suppose de passer d’une analyse en termes de systèmes de production à une attention en termes de systèmes d’engendrement  : agents variés, acteurs animés humains et non-humains qui engendrent les terrestres, et pas seulement les humains !


Pouvons-nous vivre sans abeilles ? Comment étendre la « reproduction sociale » à nos conditions d’existence ? « Les terrestres, en effet, ont le très délicat problème de découvrir de combien d’autres êtres ils ont besoin pour subsister. C’est en dressant cette liste qu’ils dessinent leur terrain de vie … ». Il s’agit de multiplier, non les points de vue, mais « les points de vie »  !



Un nouvel attracteur : le Terrestre.


Devenir « terrestres » et pour cela décrire : définir nos terrains de vie en répertoriant ce dont nous dépendons pour subsister, à quels autres terrestres nos vies sont-elles liées ?


« Ce qu’il faut documenter, ce sont les propriétés d’un terrestre – dans tous les sens du mot propriété – par quoi il est possédé et ce dont il dépend. Au point, s’il en était privé, de disparaître. »


Pour cela Bruno Latour nous invite à nous inspirer de l’écriture des cahiers de doléances en France en 1789. A la demande du Roi, une description des milieux de vie « règlement après règlement, lopin de terre après lopin de terre, priviège après privilège, impôt après impôt » fut réalisée. « Exister comme peuple et pouvoir décrire ses terrains de vie, c’est une seule et même chose – et c’est justement de cela que la mondialisation-moins nous a privés. »


Si Bruno Latour termine son livre en présentant le « quelque part » où il désire atterrir, l’Europe (et il décrit quelle Europe), dans une conférence donnée à Montpellier pour l’Agora des savoirs (video) il propose un exercice. Celui-ci consiste à remplir un questionnaire assez étonnant.


 


Dessiner nos territoires :


Si un territoire* est :


- ce qui assure notre subsistance. Comment dresser la liste des éléments qui nous permettent de subsister ? Comment constituer les intérêts ?


- ce qui dépend de nous et ce à quoi nous sommes attachés, ce dont nous dépendons. Comment dresser la liste de ce/ceux qui dépendent de nous ? Comment dresser la liste de ce/ceux dont nous dépendons ?


- ce qu’il faut protéger avec et contre d’autres et comment dresser la liste de ceux auxquels nous nous opposons, de ceux avec lesquels nous pouvons collaborer ?


Il invite donc à décrire nos terrains de vie, détail par détail, afin de composer pièce par pièce, ce à quoi nous tenons, ce dont nous dépendons et qui dépend de nous, les alliances possibles et les oppositions à construire.


Cette piste ouvre des voies prometteuses et renforce ce que font déjà les mouvements dits de la transition : définir par le concret un genre de vie souhaitable et soutenable, mais lieux par lieux, territoires par territoires. D’autres mondes sont possibles !


Bruno Latour reste cohérent avec ce qu’il proposait déjà en mai 2007 lors d’un interview pour Le Monde : « Jusqu’ici, la radicalité en politique voulait dire « qu’on allait ‘révolutionner’, ‘renverser’ le système économique ». Ce que nous avons à mettre en œuvre est d’un tout autre ordre : la crise écologique nous oblige « à une transformation si profonde qu’elle fait pâlir par comparaison tous les rêves de ‘changer de société’. La prise du pouvoir est une fioriture à côté de la modification radicale de notre ‘ train de vie’. Que peut vouloir dire aujourd’hui ‘l’appropriation collective des moyens de production’ quand il s’agit de modifier tous les moyens de production de tous les ingrédients de notre existence terrestre ? D’autant qu’il ne s’agit pas de les changer ‘en gros’, ‘d’un coup’, ‘totalement’, mais justement en détail par une transformation minutieuse de chaque mode de vie, chaque culture, chaque plante, chaque animal, chaque rivière, chaque maison, chaque moyen de transport, chaque produit, chaque entreprise, chaque marché, chaque geste » 


 


 


* Différence entre territoire de subsistance et état nation. L’état nation a des frontières précises sur une carte géographique, le territoire de subsistance s’étend à ce que cet état sollicite pour son fonctionnement. Pour la Belgique par exemple, ce sont les forêts du Congo et du Cameroun, l’uranium du Tchad ou du Niger, le pétrole d’Arabie Saoudite, les mines et les usines de Chine, le soya d’Amazonie, les fruits et légumes d’Espagne et ainsi de suite ... Et pour chacun de nous ? Quel est votre territoire ?



 

Lecture de mars

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