Récit d’engagements Rencontre "fictive"


Jean et Fabienne, dispute de couple.
 


Nous tentons désespérément de permettre à Jean de rencontrer Fabienne. De traduire donc, de permettre une compréhension, de créer un pont, … la tâche n’est pas aisée !


Quelques mots à leur sujet vous feront comprendre la difficulté ou plutôt le drame. 


Jean est un militant. Il veut changer le Monde. Il faut dire qu’il a une terrible gueule ce « Monde » : bourré d’injustices galopantes, de traités épouvantables, de multinationales dégoutantes, de Roundup et d’expropriation d’indiens ! Alors Jean part en guerre, il manifeste, signe des pétitions, crée des groupes d’opposition, bloque des banques et harangue les foules. Il est certain que le combat contre les ennemis sera vainqueur un jour, que tout le monde comprendra et qu’alors viendra l’Autre Monde. L’Autre Monde : son rêve ! Là, plus d’injustice, tous égaux, nous mangerons tous à notre faim. Jean connaît bien l’adversaire : c’est le capitalisme. D’ailleurs, il n’accepte de militer qu’avec les anticapitalistes certifiés. Ce qui suppose pas mal de boulot, comme il n’y a pas d’organisme certificateur, à lui de faire le tri. Il lit donc beaucoup d’articles (et en écrit de temps en temps) aidant tout un chacun à faire cette distinction essentielle : ceux qui ont vraiment compris et les autres, les mous, les pas clairs, les pas droits dans leurs bottes. Pour lui la solution est politique : l’homme doit reprendre les choses en main et corriger les erreurs du monde actuel. D’ailleurs pas de doute, l’humanité va se réveiller et enfin régler ses problèmes, à commencer par distribuer le gâteau équitablement.


Ce qui n’est pas politique l’énerve un peu, voir beaucoup. D’ailleurs, c’est bien simple, tout est politique, ceux qui ne le comprennent pas sont un peu simplets. Mais il y a moyen de le leur expliquer. Quand il prononce le mot sacré, il vibre de tout son corps, il récite donc régulièrement des incantations. Et gare à celui qui ferait mine de ne pas très bien comprendre ce que veut dire politique ! Les domaines de la modernité sont évidents pour lui : l’économie et la politique, l’Etat et le Marché. Et les solutions, vous n’allez quand même pas les espérer du Marché ! La Promesse viendra donc de la politique et l’engagement se doit d’être politique ! L’Histoire est l’œuvre de l’Homme. Le global est fondamental, il faut accomplir de grands gestes : changer les rapports de force, prendre le pouvoir, balancer les usurpateurs. C’est pas si compliqué : on connaît même leurs noms. Le but est clair, non ? Alors, si vous avez pris conscience, engagez-vous, nom d’une pipe. 



Fabienne est très étrange pour Jean. Elle n’a encore rien compris aux défis actuels. Faut dire qu’elle cumule les étrangetés. Disons-le sans ambages, c’est une bobo. Parmi ses excentricités : elle mange bio, fait partie d’un Gac, fait de la musique folk et pratique le yoga. 


Mais ce n’est pas le plus grave, car il y a pire : elle n’y croit plus aux lendemains qui chantent. Elle ne croit même plus à la capacité des hommes – d’ailleurs elle ne sait même plus si « humanité » veut dire quelque chose – à reprendre les choses en main. C’est une « coupeuse de cheveux en quatre », elle ne sait plus ce que veut dire progrès, émancipation, … elle discute tout, n’y voit plus clair en rien. Elle donne l’impression d’accomplir des bricolages hétéroclites, de chipoter, d’avoir des intuitions vagues et des espoirs fous. Elle se perd dans le local, l’immédiat, le singulier et désespère des grandes causes. Elle ne croit plus aux lendemains qui chantent, pour elle la vie est compliquée, faite de jours et de nuits, d’ombres et de lumière, de changements perpétuels et de tensions indépassables. Chose étrange, curieuse même, elle n’est pas dépressive. Faut dire qu’elle s’est aidée : outre le yoga, elle est fervente lectrice de Miguel Benasayag et de Bruno Latour. Cela lui a un peu abimé le cerveau : elle s’est mise à mettre en doute les grands repères des discussions habituelles, ne croit plus que les hommes mènent les choses mais qu’ils sont menés autant qu’ils mènent, qu’ils sont agis autant qu’ils agissent. Bref, pour elle le monde est complexe, il n’y a pas de centralité de pouvoir et péché parmi les péchés, que la politique, c’est un truc parmi d’autres. L’esthétique et apprendre à sentir différemment, à élargir sa sensibilité lui semble tout aussi important pour vivre bien. Elle pense même qu’il y a moyen de se soigner, de prendre soin de soi. Elle mélange cette préoccupation à une attention exacerbée à son milieu, la qualité de ses relations, le dialogue avec les chats et les stages d’intelligence collective. Elle semble vouloir croire qu’il y a moyen de créer d’autres mondes dans celui-ci. Pour elle, c’est construire des cheminements qui compte. Comme ce que nous fabriquons nous dépasse toujours (elle ne sait même plus exactement ce que veux dire « nous » : est-ce rien que les humains ou eux et leurs créations et encore d’autres êtres ?), elle centre son attention sur les processus et est toujours prête à revoir et réévaluer ses projets. Bref, elle manque tout à fait de testostérone, se complait dans la fragilité et le petit. Elle manque totalement d’ambition et ce ne sont pas ses délires de Transition, de local, et de recette du gâteau à distribuer qui feront changer d’avis les gens sérieux. La preuve finale : elle est bobo et ne sait même pas qu’il y a un peuple privilégié (qui n’est certainement pas les bobos) pour construire le Changement. Pour elle, on est toujours déjà engagé, et c’est un travail minutieux et quotidien, dans le détail, que de revoir ses engagements. Drôle de nana … ! 


 


Toute idée et proposition de thérapie familiale efficace est la bienvenue, pour le moment les amis sont désespérés. Help !


 


Par Popol et Virginie,



 

du mardi 28 juin 2016 au samedi 30 juillet 2016

avril 2019 :

mars 2019 | mai 2019

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