Parcours et visions croisés de volonterres

Trois volontaires en or, et trois parcours singuliers, pour une interview nouveau format, qui permet d’aborder de manière vivante et incarnée plusieurs thèmes cruciaux tels que l’engagement personnel et la transformation sociale, le fonctionnement des collectifs, et ce que procure l’implication dans un collectif comme RdC.

Elena, Camille & Rodrigue

Baptiste : Salut les volontaires, vous pourriez vous présenter rapidement pour commencer ? Avec le petit défi de ne pas évoquer votre travail en premier...

Camille : J’ai 39 ans, je suis un peu timide, et passionnée de cuisine et de liens humains… et d’intelligence collective !

Rodrigue : J’ai 28 ans. Je suis bio-ingénieur de formation. Et je dirais… engagé, et très « straight to the point » (=aller à l’essentiel)

Elena : J’ai 43 ans, et… j’ai une très grande conscience environnementale dans mon quotidien. J’aime expérimenter et faire des choses moi même : cosmétique, lessive, dentifrice, baumes, savons, shampooing, alimentation sobre et vegan, du non transformé et zero-déchet. En fait, je vois cela comme des moments de qualité qu’on s’offre à soi-même, qui sont souvent vus comme une perte du temps car on est dans une société où l’on doit toujours faire les choses très vite. Et l’on perd beaucoup de temps, sur les réseaux sociaux, sur internet etc. Et je pense que c’est important de prendre le temps de faire un retour à soi, et de favoriser son bien-être, sans courir après le temps.

Camille : La notion de prendre le temps ça me parle beaucoup. Prendre le temps de se relationner. Les relations humaines, c’est comme le temps en fait… c’est quelque chose de tellement riche, et de tellement à la base ! Plus globalement, je suis à la recherche d’autre chose en fait. De travailler autrement, faire lien autrement, habiter autrement... Et c’est là dedans que réside mon engagement.

Rodrigue : Moi mon combat personnel c’est en lien avec mon métier de prof, c’est l’éducation. L’environnement aussi. J’essaye de faire ce que je peux à mon échelle. Car quand on regarde de manière générale ce qui se passe, c’est très frustrant, et tu peux avoir un sentiment d’incapacité. Quoi qu’il advienne autour, je veux que ce que je fais aie du sens. Moi je suis prof dans une école à l’indice socio-économique un des plus bas de Belgique, et je vois que le gouffre se creuse au niveau des chances, entre les publics précaires et les publics privilégiés… J’aurais pu aller dans une école avec un public qui me ressemble plus, mais pour moi ça n’aurait pas de sens. Je ne m’y retrouverais pas parce que j’ai envie de sentir que j’ai un réel impact. Aussi pour ensemencer certaines choses, par exemple les a prioris au niveau des femmes, des LGBT, pour faire de se rendre compte qu’il y a d’autres manières d’être et de vivre qui sont possibles.

Camille : Oui je me retrouve dans ce que dit Rodrigue... Pendant 10 ans j’ai travaillé dans l’accompagnement des migrants et des personnes victimes du trafic d’êtres humains. J’ai travaillé dans le social, au niveau individuel, et pour moi, c’est hyper important d’avoir un boulot qui fasse sens. Je ne peux pas faire autrement. Ce sens et cette utilité dans le travail, et le fait d’être en contact, c’est hyper important. En même temps j’ai un peu évolué, et ce qui m’intéresse, c’est de passer à une autre échelle. C’est davantage au niveau collectif que j’ai envie de faire quelque chose pour dépasser le niveau individuel. Pour moi, c’est le collectif qui peut être transformateur, levier… pour donner une autre dimension au changement.Je suis passionnée du collectif en fait !

Elena : Est-ce que tu agis au niveau individuel aussi ?

Camille : Oui… oui. Dans le quotidien, ma nourriture, l’éducation, la nature, tout ça… mais ça ne me suffit plus, je n’ai plus envie de ça uniquement, et pendant des années c’était beaucoup que ça.

Baptiste : est-ce que tu es investie autre part qu’à RdC ?

Camille : Oui, j’anime régulièrement à Lunch in Jette, un restaurant participatif et solidaire à Jette. Ce que je trouve chouette, c’est que ça tisse des liens entre des gens qui ne se connaissent pas, qui sont hyper différents. Cette mixité, et ce brassage, c’est ça que j’adore…

Baptiste : Cette dimension collective, elle vous titille aussi… ?

Rodrigue : Mais pour moi, tout ce qu’on fait, même individuellement, c’est politique. Après, je suis membre de l’Assemblée Citoyenne pour le Climat. Et j’organise aussi un festival sur la transition écologique à la gare maritime de Tours&Taxis : H.O.M.E. On installe une maison géante avec des pièces meublées, et dans chaque pièce on propose des activités en rapport avec la transition écologique et sociale : comment économiser l’eau, comment cuisiner zéro déchêt, etc. Et c’est entièrement organisé par des bénévoles. C’est génial. Et le fait d’être en collectif, c’est rassurant, tu ne te sens pas seul contre le monde.

Camille : Mais c’est trop bien !

Baptiste : Moi ça m’avait impressionné votre dynamique bénévole qui paraissait très soudée, et la somme de travail qu’il y avait à faire, etc.

Rodrigue : Oui, j’avais un temps plein de bénévoles en plus de mon temps plein de prof…

Baptiste : Euh, c’est possible ça ?!

Rodrigue : Oui je suis devenu addict aux boissons énergisantes à cause de cela. C’est dommage, parce que tu prêches le One Health, donc le soin de soi et de l’environnement, et au final on a quand même été bien pressés parce qu’on avait du mal à recruter assez de bénévoles. Donc on doit faire attention au burn-out bénévole, parce que des personnes se brûlent les ailes… au début ça va et puis ils se rendent compte qu’ils n’arrivent pas à suivre.

Elena : Pourquoi tu ne demandes pas aux bénévoles de RdC ?

Baptiste : Écoute la perche que te tends Elena, Rodrigue. Elle a l’air intéressée !! [Rires]

Rodrigue : Parce que je n’ai pas envie de prendre l’énergie de personnes déjà investies aiilleurs. Mais pour revenir à H.O.M.E, on essaye de sortir de l’entre-soi, qui je trouve, malheureusement dans nos milieux est assez récurrent. J’ai l’impression parfois de prêcher des convaincus, et avec H.O.M.E je retrouve quand même ce brassage, à la Gare Maritime, ou quand on est invités dans certains quartiers et évènements, par exemple, à la ferme des enfants de Jette, à la fête de l’environnement de Nivelles, le marché des Gasap. Et là on croise des publics de quartiers vachement différents.

Elena : Pour moi le niveau individuel c’est ce qui accessible de manière la plus directement applicable, et aussi parce que l’expérimentation nécessite de nombreux essais pas nécessairement réussis, et j’aimerais à terme pouvoir être impliquée dans un collectif avec des actions sociales et environnementales concrètes, au-delà de RdC, même s’il remplit déjà ce rôle. Et pour moi RdC ça m’ouvre une porte sur le collectif, qui est très complémentaire à ce que je fais.

Camille : Pour moi le collectif c’est une source de force ! Et je trouve que c’est tellement important de sentir qu’il existe des endroits où l’on fait différemment. Et c’est hyper important de les voir, de les sentir, de les visibiliser... Ca c’est quelque chose qui donne de l’espoir pour contrebalancer un modèle dominant dysfonctionnel. Il y a des poches, et il y en a de plus en plus !

Baptiste : Ce qui est précieux dans ces lieux et collectifs, c’est quoi pour vous… ?

Rodrigue : Ça fait du bien d’arriver dans des lieux où tu ne t’épuises pas à te défendre, ou te justifier de valeurs qui me paraissent tellement universelles comme l’égalité des genres. Ca me réconforte d’être avec des gens qui sont animés par les mêmes valeurs.

Camille : Oui, et en même temps tout à l’heure on parlait du problème d’entre-soi…

Rodrigue : Oui je suis d’accord, c’est contradictoire…

Camille : Non, mais je ressens la même chose, et en même temps… le fait de brasser des différences dans un groupe c’est hyper intéressant, parce qu’il y a moyen, au-delà des différences, de tisser des liens, de rapprocher, et à faire ressortir des valeurs commune, à travers certaines activités, et qu’on a des points communs.

Baptiste : Oui, c’est une critique qu’on se fait à nous mêmes souvent hein, cet entre-soi.

Rodrigue : Après il faut les deux je trouve. Dans mon job par exemple, de manière récurrente avec les élèves ou les collègues, je suis confronté à des débats houleux, et donc ça fait du bien d’avoir des petites poches comme ici pour souffler un peu. Mais être avec d’autres pour comprendre leur réalités, je suis d’accord avec toi, c’est très riche…

Camille : Par rapport à RdC, un truc à RdC qui m’a toujours attiré, c’est la manière dont les choses fonctionnent, en termes de liens, d’écoute, de place des personnes...

Elena : D’inclusion !

Rodrigue : Oui c’est bienveillant !

Camille : Oui, on ne trouve pas cela partout. Je trouve que c’est une association avec une maturité émotionnelle et relationnelle importante. Vraiment quoi ! Et ça, ben ça m’a fait du bien quoi. Quelle maturité ! Pour se dire des choses… mêmes difficiles, et je trouve cela hyper important. Pour moi RdC c’est un endroit où les personnes incarnent leurs discours. Et malheureusement dans l’associatif, tu as une grosse différence entre ce qui est dit et ce qui est fait. C’est important pour moi...

Rodrigue : C’est vrai. Parce que, pour être investi depuis de nombreuses années dans le milieu associatif, j’ai eu assez régulièrement des déconvenues. Assez vite tu te rends compte qu’ils reproduisent à leur échelle ce que toi tu reproches au système : la hiérarchie, la censure des opinions… Des choses issues du monde de l’entreprise, très cadrantes et… muselantes, où l’on ne se remet pas en question. Alors qu’en tant que bénévole chez RdC j’ai vraiment cette sensation d’écoute, d’inclusion, sans pour autant avoir cette pression de devoir toujours fournir quelque chose. Tu donnes ce que tu peux donner, et tant mieux si ça se met bien, le cas échéant. C’est agréable. Tu viens comme tu es et tu mets l’énergie que tu es prêt à investir. Ce format là me laisse une forme de liberté.

Elena : Oui c’est ça, on ne sent pas d’obligation d’être présente. Et si on se sent obligés je pense que ça produit l’effet inverse justement.

Camille : Et par exemple, c’était impressionnant à quel point Louise (coordinatrice des cycles cuisine) était ouverte à tous les apports des bénévoles. C’est vraiment chouette ! Et même impressionnant. Je voyais une grande souplesse de Louise, de faire avec l’énergie et les connaissances des personnes bénévoles.

Elena : Oui moi aussi ça m’a impressionné. Cette confiance… ça nous légitimise à mort en fait ! Parce qu’on est pas trop sûre de nous et ça nous donne une place.

Baptiste : Oui, chez RdC on a pas cette conception là du bénévolat. Même si je voulais vous donner des ordres sur des tâches exécutables directement, je n’en aurais pas [rires]. Et comment avez-vous découvert RdC, comment l’accroche s’est faite ?

Elena : Et bien moi, quand je suis arrivé à Bruxelles, il y a quinze ans, j’ai eu un petite crise existentielle par rapport à l’impuissance que je ressentais par rapport aux enjeux liés à l’alimentation, à la pollution , à l’état de la planète quoi. Je me sentais très très seule à ce moment là. Et au fur et à mesure j’ai découvert qu’il y avait énormément de collectifs, d’alternatives, qui donnaient énormément d’espoir. J’ai découvert RdC assez vite, et… les valeurs m’ont tout de suite beaucoup parlé : la vision systémique, le rapport l’assiette comme outil de discussion sur tous les enjeux existants, les valeurs d’écologie et de justice sociale, ça correspondait à ma manière de voir et de vivre les choses au quotidien. Et puis j’ai d’abord suivi les activités en tant que participant·e (cycle de cuisine écologie et politique) et puis j’avais très envie de mettre de l’eau dans le moulin à travers cette RdC, parce que j’ai senti de la bienveillance et du respect pour les individus tels qu’ils sont, sans vouloir les changer absolument.

Rodrigue : Moi c’était à la fête de l’environnement, avec vos tartinades végétales, que je vous ai découvert, j’avais bien aimé ! Et après cela je suis venu à l’Ag et voilà.

Camille : Moi j’ai commencé je crois par un cycle de cuisine écologique et politique en 2019. J’avais déjà la passion pour la cuisine et l’alimentation durable et je suivais pas mal de formations, et j’avais envie dans le cadre de mon boulot de faire du lien entre le social et la cuisine. Et donc j’ai suivi la formation Peuplier, avec Margot, qui était faite pour travailler avec des personnes issus de milieu plus précarisés.

Baptiste : Dans mon travail chez RdC, pour me repérer dans mon travail de coordinateur des volonterres, j’ai repris la grille de lecture de Joëlle Zask sur la démocratie. Pour elle il y a trois dimensions importantes, qui sont : faire partie / contribuer / et bénéficier. Et je me demandais si vous avez l’impression qu’elles sont présentes dans votre lien, votre ancrage chez RdC ?

Elena : Moi ça me parle. C’est juste en fait ! On a besoin de se sentir inclus, de voir ce qu’on peut apporter, et d’en tirer quelque chose pour soi. Moi par exemple j’en retire énormément de connaissances, de vous tous, des autres bénévoles, des savoirs chauds et froids (ndlr : issus de l’expérience vécue d’un côté et de sources plus formelles de l’autre). Et c’est vrai que c’est super satisfaisant de pouvoir apporter quelque chose à des gens qui ont envie, comme la fois où j’ai eu l’opportunité de proposer un atelier lactofermentation de légumes, un processus que je pratique chez moi au quotidien.

Camille : Moi je contribue en pratique pour aider à la tenue des ateliers cuisine. Et parfois pour les moments théoriques aussi. Et en tant que membre de l’OA, aussi, j’ai l’impression de pouvoir contribuer.

Baptiste : Et vous avez l’impression de bénéficier de RdC, de recevoir de choses ?

Rodrigue : Beaucoup hein ! Déjà, comme on disait tantôt, un sentiment de réconfort d’être ensemble. Au niveau pédagogique, les outils d’animation que tu nous a fait découvrir, c’était hyper intéressant je trouve. C’est une source d’inspiration non négligeable pour mon implication pour H.O.M.E par exemple. Ça me permet aussi d’avoir un regard plus critique sur certaines choses, déconstruire certains aprioris que je pourrais avoir.

Elena : Moi, oui, la force du collectif, le partage d’expériences. A du niveau très concret mais aussi à du niveau plus théorique, systémique. Oui. J’ai évolué, sur mon chemin, RdC m’a nourri, oui !

Camille : De mon côté, c’est le collectif, le fonctionnement en collectif, en tant que bénévole dans les ateliers cuisine, et puis maintenant, en tant que membre de l’OA. Le sentiment d’appartenance et de contribution est plus présent, oui. Et au niveau des outils de communication, d’intelligence collective qui sont expérimentés, j’apprends beaucoup. Ou par exemple, les épices c’est un sujet qui m’intéresse depuis un moment, et bien là, boum, occasion chez RdC d’expérimenter l’animation d’un atelier cuisine sur le sujet, c’est un prétexte pour aller me documenter sur ça. Ça m’amuse de faire ça, d’apprendre des choses, des connaissances, des recettes, et de pouvoir les échanger avec d’autres personnes.

Baptiste : Et est-ce que vous avez des envies d’évoluer chez RdC ?

Rodrigue : On veut tous piquer ton job Baptiste !

Baptiste : Haaaa ! Vous voulez tous ma peau, j’en étais sûr ! [rires] Allez, une dernière question pour finir : si RdC était un objet, ou quelque chose, ce serait quoi pour vous ?

Rodrigue : Une table ! Une grande table de cuisine – salle à manger, où on fait tout : on se retrouve, préparer les légumes, le repas, man,ger, les enfants font leurs devoirs, on y refait le monde... Une grosse table en bois rustique, tu vois.

Camille : Moi je dirais du mycelium, parce que vous participez à la construction de plein de liens, entre des personnes, des thématiques, avec une pensée systémique. Il ya plein de choses qui poussent grâce à tout ça.

RdC souhaite remercier ses volonterres, et plus globalement toutes celles·eux qui s’engagent en faveur d’un monde solidaire et respectueux du vivant.

Portraits de Volonterres au format inédit ;-)

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